Emile Souvestre

Le roi des conteurs

Émile SOUVESTRE, Les récits de la muse populaire, choisis et préfacés par Fernand GUERIFF, Laffitte reprints, Marseille, 1982 (réimpression de l'édition de Paris, 1849-1852, "Extrait de la revue des Deux Mondes")
En général, la première condition pour devenir conteur populaire est d'exercer un métier qui laisse de la liberté à l'intelligence, et que l'on appelle poétiquement, dans certaines provinces, métier de loisir. Tels sont ceux des blatiers, là où l'usage du four banal a été conservé ; des propriétaires de fontaines, quand l'eau s'achète ; des meuniers, chez lesquels il faut apporter le grain et aller reprendre la mouture ; des gardiens de lavoirs dans les lieux où ne coule pas de ruisseau commun ; de tous ceux enfin chez qui se réunissent forcément, chaque jour, les femmes et les jeunes filles. Là circulent surtout les chants d'amour, les anecdotes malignes et les pratiques superstitieuses. Vous y apprendrez l'incantation qui montre en rêve celui qu'on doit épouser, les facéties de Roquelaure, ce Diogène populaire des temps modernes, et les chansons de Marie Anson, de la Jolie fille de la garde, du Rossignol des bois, ou de l'Orpheline de Lannion. Viennent ensuite les muletiers, les messagers de village, les mendians, grands chanteurs de ballades et grands conteurs de chroniques ou de légendes. Toujours en chemin, ils connaissent les carrefours mal famés, ils savent l'histoire de la plus petite chapelle ; ils vous montreront, sur la lisière des bois, les cercles mystérieux où l'herbe flétrie dénonce la danse nocturne des fades ; ils ont appris à reconnaître les pierres qui se soulèvent aux grandes nuits et laissent visibles les trésors du maître bouc. La plupart même appuieront de leurs témoignages la réalité de la tradition. Surpris par l'obscurité au sortir de quelque joyeuse rencontre d'amis et forcés de traverser une bruyère que Dieu a oublié de mettre sous la protection d'un saint, ou une gorge de montagne bordée de croix de meurtres, ils auront vu de leurs yeux l'esprit qui les hante, ils vous diront sa taille, sa forme, jusqu'à sa couleur ; pour peu que vous doutiez, ils se rappelleront qu'ils lui ont parlé. [...]
p. 10 : Mais le véritable roi des conteurs, celui qui domine et efface tout le reste dans son ombre, c'est le berger. Le berger ne vit point de la vie des autres hommes ; exilé dans les friches avec son cliien et son troupeau, il y a pour compagnes deux fées invisibles, mais toutes-puissantes, la Méditation et la Solitude. Il s'enveloppe dans sa cape frangée par le vent, déteinte parla pluie ; il s'asseoit à l'abri d'une roche ou d'une touffe de genévriers, et il reste là des heures, des jours, des semaines, les regards plongés dans l'espace, suivant les nuages qui s'enfuient et voyant se lever et mourir les étoiles. Semblable au naufragé perdu sur les immensités de l'océan, il demeure enseveli dans l'infini de la création. S'il revient parmi les hommes, c'est en passant. Sa véritable patrie est dans les clairières isolées ou sur les brandes [bruyères des terrains incultes] solitaires. Là, tout est peuplé de ses visions, et, vivant plus long-temps avec elles qu'avec les réalités, il finit par ne plus distinguer les unes des autres. Enfermé le soir dans sa maison roulante, il écoule les mille rumeurs de la solitude, et toutes prennent pour lui un langage. Il distingue, dans les rafales du vent, des appels lointains ; il reconnaît le chuchotement des fées dans le murmure des sources ; les cris des oiseaux voyageurs qui traversent les ténèbres sont pour lui la voix des maudits accomplissant quelque chasse d'épreuve, et le hurlement des loups que la faim promène à la lisière des bois lui semble prendre, par instans, un accent humain qui fait tressaillir sa chair. Étrange existence, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un rêve dans lequel les sens même, à force de finesse, deviennent les complices de l'imagination ! Et là ne s'arrête point le vertige : après avoir regardé autour de lui, le berger regarde en lui-même ; le mystère qu'il a cru deviner au dehors, il lui semble le retrouver dans son propre sein ; son âme devient comme un second monde fantastique relié au merveilleux extérieur avec lequel il se figure correspondre, jusqu'à ce que le hasard d'une coïncidence lui fasse croire à une autorité surnaturelle et transforme le rêveur en sorcier. Que de fois, aux jours de liberté de notre jeunesse, nous nous sommes oublié à écouter ces conteurs solitaires, assis sur le chaume d'un sillon, devant un feu de broussailles où la châtaigne des taillis cuisait sous la cendre ! combien de veillées d'automne ainsi prolongées jusqu'à la mi-nuit au carrefour des bruyères ! C'est là que nous apprenions les vieux contes du village et les chroniques de la contrée ; car, du cap Saint-Mathien au Jura et des Flandres aux Pyrénées, le berger est resté le dernier fidèle de cette religion du passé. Éteinte ailleurs, elle survit, grâce à sa persistance dans les montagnes, les friches et les bruyères. C'est lui qui a conservé sur les dunes normandes le souvenir du Moine de Saire ; dans les plaines de la Beauce, le conte de la Cruche vivante ; au fond des bruyères de la Sologne, la fable du Loup Guillaume ; le long des coteaux brûlés de la Prov'ence ou du Languedoc, la chronique du Mariage du diable, et sur le penchant des Vosges l'histoire de Maître Jean. [...]





Pour recueillir les contes populaires

Émile SOUVESTRE, Les récits de la muse populaire, choisis et préfacés par Fernand GUERIFF, Laffitte reprints, Marseille, 1982 (réimpression de l'édition de Paris, 1849-1852, "Extrait de la revue des Deux Mondes")
Le Sorcier, p. 7 :
Cependant, il faut le reconnaître [..] La population de nos campagnes, si longtemps gardienne des récits du passé, les a, malgré elle, oubliés au milieu des épreuves de la république et des gloires de l'empire. Emportée par l'élan prodigieux de la France, elle a parcouru l'Europe avec nos aigles, combattu les bleus dans nos landes, ou subi pendant de longues années la captivité des pontons anglais. [...] C'est donc maintenant, et non plus tard, qu'il faut recueillir ces souvenirs du passé, si l'on ne veut point attendre qu'ils s'oublient et laissent dans nos documens historiques un vide impossible à remplir. Pour sentir l'importance d'un pareil travail, il suffit de le supposer accompli sur une autre période de l'histoire, sur l'antiquité, par exemple. Que l'on se figure l'intérêt d'un recueil qui comprendrait les légendes religieuses de la société antique, les chroniques de ses camps, les contes de ses ports, de ses tavernes et de ses places publiques ! Eh bien ! ce qui nous manque pour l'antiquité, il faut que nous l'ayons au moins pour notre histoire moderne. [...] Pour recueillir les contes populaires, il ne suffit pas de veiller au foyer des fermes, d'interroger les anciens du village ; il faut surtout vaincre les défiances des paysans, toujours prêts à soupçonner l'ironie sous votre curiosité. Les traditions sont de pauvres orphelines adoptées par le peuple, et qu'il aime d'une tendresse ombrageuse. Quand vous demandez à les voir, il a toujours peur d'en rougir. Aussi faut-il apprivoiser les conteurs comme on apprivoise tous les pères, en caressant leurs enfans. Sûrs enfin de votre bonne volonté, ils s'enhardissent. Seulement, arrivé là, résignez-vous à entendre avec patience ce que vous avez déjà entendu cent fois, à subir l'incohérence des récits sans en demander jamais l'explication (le conteur qu'on interroge se trouble et devient muet), à accepter enfin sans objection tout ce qui vous est offert. C'est le repas du charbonnier ; on ne sert la bouteille des meilleures occasions qu'à celui qui a commencé par boire bravement la piquette et manger sans grimace le pain noir. Il n'est qu'un moyen d'arriver à cette résignation ; c'est la passion de son oeuvre : elle seule peut nous donner la continuité infatigable qui tend l'esprit comme un filet dans tous les courans. La première condition pour trouver une chose est de la chercher partout et d'y rapporter tout le reste. Préoccupé d'un but unique, on arrive alors à la lucidité de ces botanistes qui distinguent sur-le-champ, au milieu des bois, la plante attendue. Comme eux, on reconnaît l'objet de sa recherche entre mille autres, on le trie du premier coup d*œil, et là même où l'objet n'est pas, on devine des indices de son approche. [...]




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