contes, fééries, facéties et merveilles

Contes et chants populaires en pays de Dol

"Les contes les plus écoutés sont ceux de Cendrillon, de Peau d’Ane, du Petit-Poucet, et surtout Barbe-Bleue ; Ils diffèrent fort peu du récit donné par le bon PERRAULT ;
Signalons aussi Moitié de coq […].
Il ne faut pas oublier non plus les bons tours que l’archange saint Michel joue à Lucifer. Aux yeux de nos paysans, le vainqueur est le représentant intarissable de la verve gauloise.[…]
Il est à noter que les récits les plus anciens contiennent les traits principaux sous une sorte de forme rimée. W. JOYCE fait la même remarque pour les traditions populaires d’Irlande (Sur son ex-libris, François DUINE a précisé : Joyce’s Old celtic Romances. Préface).
Ajoutons enfin que plusieurs contes sont assez gaulois, ce qui n’empêche pas les plus honnêtes fermiers de les dire joyeusement devant toute la maison réunie. Et honni soit qui mal y pense !"

Article de l'abbé DUINE paru dans les "Annales de Bretagne", 1898-99

"Les chants populaires que nous publions sont, presque tous, assez incomplets. Nous nous contentons de donner, avec une scrupuleuse exactitude, ce que nous avons entendu […] *. Nous avons négligé de prendre note de certains chants, d’origine récente, et d’une banalité excessive (Sur la guerre de Crimée, sur Napoléon III, …etc…). Il était inutile également de donner copie de quelques autres, populaires dans notre pays, mais également répandus dans beaucoup de régions (par exemple, la fameuse chanson Sur le pont du Nord). […] Le thème de nos chants ressemble parfois à certains romans échevelés ; la versification est encore plus libre qu’au Moyen-Age ; la phrase musicale est très simple, peu variée, assez élastique pour s’adapter à des mètres divers; la langue est un mélange de prononciation parfaitement patoise, et de prononciation française recherchée. […]"
* Une note manuscrite sur son ex-libris précise encore à ce sujet : "Je suis loin d’avoir recueilli toutes les chansons du pays de Dol . Tout d’abord j’ai rédigé les chansons des clercs de notaires, notamment la facétie dont le refrain est celui-ci : "Dol grandira par le port du Vivier !" Quelques chansons en patois -que j’ai entendu chanter par l’abbé FORGET- m’ont échappé."
François DUINE, in "Annales de Bretagne" 1897-98





Moitié, Conte du Pays de Dol

Conte type international Aa&Th N° 0715, paru dans la "Revue illustrée des Provinces de l'Ouest", en novembre 1898, pages 338-339.

Il y avait une fois des bonnes gens qui possédaient un coq. Ils le partagèrent en deux parties, mangèrent la première moitié et réservèrent l'autre pour le lendemain. Mais l'autre moitié s'échappa très loin et alla chercher sa vie dans les champs.
Un jour, Moitié de coq picotant pour trouver sa nourriture déterra une petite bourse pleine d'argent.
Il s'enfuyait tout joyeux, quand un curé l'aperçut :
- Moitié, où as-tu pris cet objet ?
- En cherchant du grain.
- Donne-moi cela tout de suite.
- Non, c'est mon bien.
Le curé lui arracha la bourse Moitié gloussait :
- Mon argent, mon argent ...
- Tu ne l'auras jamais...
Alors le volé s'achemina vers le presbytère. En route il rencontra une abeille qui lui dit :
- Moitié, où vas-tu ?
- Je vais chercher ma boursée.
- Veux-tu que j'aille avec toi ?
- Non, car tu ne serais pas capable de me suivre.
- Ma foi, si !
- Viens donc. Aussitôt que tu seras lassée, tu monteras sur mon dos.
C'est ainsi que l'abeille et le coq firent voyage ensemble. Ils rencontrèrent un renard qui leur dit :
- Moitié, où vas-tu ?
- Je vais chercher ma boursée.
- Veux-tu que j'aille avec toi ?
- Non, car tu ne serais pas capable de me suivre.
- Ma foi, si !
- Viens donc. Aussitôt que tu seras lassé, tu monteras sur mon dos.
C'est ainsi que l'abeille, le renard et le coq firent voyage ensemble. Ils rencontrèrent une rivière qui leur dit :
- Moitié, où vas-tu ?
- Je vais chercher ma boursée.
- Veux-tu que j'aille avec toi ?
- Non, car tu ne serais pas capable de me suivre.
- Ma foi, si !
- Viens donc. Aussitôt que tu seras lassée, tu monteras sur mon dos.
C'est ainsi que l'abeille, le renard, la rivière et le coq arrivèrent ensemble au presbytère.
Moitié sonna poliment à la porte. La servante vint ouvrir.
- Nous désirons parler à Monsieur le Curé.
- Seigneurs, passez dans la belle salle.
Le curé se présenta.
- Moitié, que veux-tu ?
- Je demande ma boursée.
- Déloge immédiatement avec tes amis.
- Oui, quand j'aurai mon bien.
Le curé appela le cuisinier et lui ordonna de mettre ce babillard importun parmi les poules.
Alors moitié dit au renard : "Manges les poules". Et elles furent mangées.
Le curé répliqua : "Jetez le coq au feu".
Mais Moitié reprit : "Rivière, éteins le feu". Et il fut éteint.
Le curé vaincu s'adressant à la servante : "Rends la bourse".
- C'est bon, remercia Moitié. Et maintenant, abeille, pique ce brave homme comme souvenir de sa méchanceté.
Et le curé fut piqué.
Cinq ans plus tard, jour pour jour, Moitié de coq mourut en cessant de vivre.

Ce conte est le premier d'une série "Légendes de la Côte Bretonne", comprenant une séquence "à Dol", que François DUINE introduit ainsi : Les traditions doloises comprennent quatre thèmes : celui de la campagne, celui de la pierre, celui de la mort, celui de la mer. Le premier est peut-être le moins connu. Je n'ai fait que l'esquisser dans la Revue des Traditions Populaires [N° de juillet 1893]. Je puis aujourd'hui ajouter les historiettes suivantes.
Suivent ainsi : Moitié, Aliette, et Bénédicité.
L'ensemble est signé "Abbé DUINE".





Mirlikovir

Conte type international Aa&Th N° AT 0500 "le nom de l'aide", publié sous le nom de François DUYNES, dans la série "Contes et légendes du Pays de Dol", Revue des Traditions Populaires - R.T.P., T. 8-1893, p. 369-370

Il était une fois une pauvre femme qui avait une quantité d'enfants. Or, elle n'avait pas de chemise à leur donner. La voisine, il est vrai, lui avait apporté un paquet de filasse, mais lorsqu'on n'a pas un centime, que l'on est vieux et chargé de poupons, l'on n'a ni le temps de filer, ni le moyen de faire filer. La misère grandissait chaque jour. Mais voici qu'un beau matin se présente un monsieur bien mis, très bien mis.
— Bonjour, petite mère, dit-il en entrant, comme vous êtes triste !
— Ah ! répondit la pauvrette, on a sujet d'être chagrine quand on n'a rien à mettre sur le dos de ses petits gars.
— Écoutez, petite mère, vous allez me confier votre filasse. Je vais vous l'arranger dans la perfection, mais, quand je vous apporterai le fil, si vous ne savez pas mon nom...... Je ne vous dis que cela.
Et il sortit emportant le paquet, faisant claquer ses doigts et ricanant.... La pauvre vieille, toute tremblante, voulut aller à la porte et rappeler le monsieur ; mais le monsieur était déjà loin.
— Mon doux Jésus, dit-elle, c'est le diable bien certainement !
Alors elle se mit à fureter dans sa cabane, à droite, à gauche, en dessus, en dessous, cherchant un objet qu'elle avait perdu... Elle était comme une femme ivre, elle ne trouvait rien et répétait toujours entre ses dents : "C'est le diable bien certainement, c'est le diable.. Qui me dira son nom ?"
Tout-à-coup la porte s'ouvre. Son mari entre comme un coup de vent.
— Jeannette, je suis perdu.
— Qu'y-a-t-il, mon pauvre homme ?
— Figure-toi qu'en revenant du travail, j'ai vu de loin, malgré la brume du soir, au haut du champ à Nanon Langevine, une sorte de baron magnifiquement habillé. Il était assis sur de l'herbe rouge comme de la braise et faisait tourner un rouet si vite, si vite, si vite ; cela faisait : grou, grou, grou, grou ....
— Jésus miséricorde ! interrompit la femme, je le reconnais : c'est le monsieur qui est venu ici !
— Quel Monsieur ?
— Continue, mon pauvre Pierre, continue, je t'en prie.
— Eh bien ! tout transi de peur je me suis caché derrière des broussailles et je l'ai entendu chanter :
Oui, j'ai nom Mirlikovir,
Je n'irai pas le lui dire,
La bonne femme au jaune cotillon,
Si elle n'a pas deviné mon nom,
Au bout de trois jours
Sera mes amours.
(1)
— Mon Dieu, mon Dieu, s'exclama la vieille, nous sommes sauvés : je sais son nom.
— Qu'as-tu donc, Jeannette ?
— Ah, mon petit homme, si tu savais !
Et la pauvre femme, toute tremblotante de joie, lui conta l'arrivée de Satan, sa proposition avantageuse et la terrible condition.
Le lendemain matin, — il n'était pas cinq heures,— le diable fracasse la porte, entre sans dire bonjour ni bonsoir, et, de toutes ses forces, jette sur la table un immense paquet de fil.
— Maudite vieillote, que tu m'as donné d'ouvrage ! Sais-tu mon nom ?
Il blasphémait en disant ces paroles, il blasphémait, blasphémait (2) à faire trembler les vierges sur la cheminée et les saintes images suspendues aux murs.
— Mon bon monsieur, répondit tranquillement la pauvrette appuyée sur un bâton, il ne faut pas vous fâcher comme un démon de l'enfer. Je suis sûre que vous portez le nom du portier du ciel, vous vous appelez Pierre.
— Nenni, la vieille.
— Alors c'est Jean, comme notre défunt oncle.
— Nenni, la vieille ; tu n'en approches pas ; gare à toi !
— Eh bien, damné, on te nomme Mirlikovir.....
A ce mot, Satan poussa un cri, passa la porte et se mit à courir, à courir......
Malheureusement, il court encore par le monde.

(1) Á propos de cette ritournelle, François DUINE précise en note : "Ces formules consacrées sont toujours rendues plus frappantes soit par l'allitération, soit par la répétition des mêmes consonnances. Aussi ces phases se transmettent-elles d'une façon invariable, tandis que le reste du récit varie dans les différents villages d'une même région."
(2) Autre précision de l'abbé DUINE : "La répétition du même mot est le superlatif populaire"

F. DUINE indique encore dans les Annales de Bretagne, t. 16, 1901, p. 83 : "C'est un diable qui, parfois, prend la forme d'un chien aux yeux rouges. On l'a rencontré ainsi dans le bois de La Brosse, en Épiniac."
L’étude étymologique réalisée par Marc DECENEUX (Mythologie française, 2003, N° 211, pp. 3-8) met en évidence le "chien-lic" perceptible dans mir-lik-o vir… lequel apparaît alors comme une probable récupération d’un terme gaulois désignant une créature démoniaque : une sorte d’ "homme-loup-fou" (vir-lic-mir). Dans cette même étude Marc DECENEUX met en parallèle une autre figure effrayante, signalée au 11ème siècle dans la Vita III Tudualis.
François DUINE connaissait lui aussi cette donnée, comme le rappelle la fiche 331 de son manuscrit N° 456 conservé à la B.U. de Rennes, dans laquelle il fait mention d’"un esprit, sous forme de chienne noire, [qui] parcourait le pays de Léon et semait, de son seul regard, la peste mortelle".





Le calvaire de Balazé

Conte type international Aa&Th de la série N° 1850 ? 1874, "Beotiana /sottises gens du voisinage", paru dans la "Revue des Traditions Populaires" - R.T.P. N° 23, en 1908, page 342.

Il y a quelques années, on voulut placer un calvaire dans cette paroisse. Les fabriciens allèrent à Rennes commander le crucifix.
— Voulez-vous, leur dit l'artiste, que je représente le Christ mort ou vivant ?
— Faites-le vivant, répondirent les fabriciens, nous pourrons toujours le tuer, quand il faudra.
.

(J'ai déjà rencontré ce thème dans le Calvados et dans la Manche, et il est aussi populaire dans les Côtes-du-Nord.).

Signé "H. DE KERBEUZEC".





Le Fin Voleur

Conte type N° 1525 selon la classification internationale Aarne & Thompson, publié par l'abbé DUINE, (pseudonyme H. de KERBEUZEC), dans la revue L'Hermine N° 24.1901, rubrique Veillées malouines N°10, p.133
Il précise : Olivier, domestique, originaire du pays de Saint-Brieuc, avait conté les histoires qui suivent au pays de Saint-Malo, dans la ferme du Bois-Oran. Elles m'ont été redites gracieusement par Mlle Joséphine Baslé, qui les y avait entendues..

Silence ! Si vous parlez, je ne vous raconterai pas l'histoire du fin voleur. Écoutez.
Il y avait un jeune homme qui ne savait quel métier prendre.
« Voyons, lui disait sa mère, décide-toi à faire quelque chose. »
Mais il désirait être fin voleur et n'osait le dire à sa-mère.
Enfin elle lui annonça qu'elle allait prier la sainte Vierge pour savoir ce qu'il devait devenir. Aussitôt le gaillard courut à l'église et se cacha derrière la statue.
« Ma bonne sainte Vierge, pria la vieille, quel métier mon fils doit-il choisir ?
— Qu'il soit fin voleur, répondit le petit malin, qu'il soit fin voleur !
— Hélas ! ma bonne sainte Vierge, ça n'est guère honnête ce que vous me conseillez là !
— Tu n'y comprends rien, brave femme, c'est tout ce qu'il y a de plus avantageux. Qu'il soit fin voleur, fin voleur ! »
En s'en allant, elle pensait : « Je n'oserai jamais le lui dire. Il est si gentil !
— Que t'a-t-elle répondu ? demanda le jeune homme, qui était rentré rapidement à la ferme...
— Mon pauvre gars, la sainte Vierge veut que tu sois fin voleur.
— Ne te désole pas ; tant mieux ! »
Le lendemain, la mère lui dit : « II est temps d'exercer ton métier. Je désire des cochons et je n'en ai pas.
— Tu en auras. »
II partit chez un fermier et vola deux pourceaux. Il les apporta chez sa mère et lui cria : « En voilà ! Es-tu contente ?
— Je te remercie, mon gars, mais le porc fait de la viande salée, et je voudrais bien de la viande douce.
— Tu en auras, maman, tu en auras. »
II alla chez un boucher, et lui dit : « J'ai vu sur le chemin un bœuf que la graisse étouffait ; je vous engage à le tuer tout de suite ; il n'y a personne à passer par là ; et la viande sera pour vous.
— Oui, mais je n'ai pas un chat pour garder mon magasin.
— Oh ! je m'en charge.
— Merci, vous êtes un digne garçon. »
Et pendant que le boucher cherchait le bœuf, le fin voleur se chargeait de viande, et décampait. « Prends ça, ma mère, dit-il, et ne conte plus que mon état ne vaut rien.
— Merci, mon gars, merci ; tu as oublié seulement que je n'ai pas de pain.
— Sois tranquille, tu en auras. »
II rencontra sur sa route un charbonnier qui portait sur son dos un sac de charbon.
« Voulez-vous me vendre votre charge ?
— Oui, et je vous la céderai à bon marché. »
Et il partit au moulin avec le sac de charbon qu'il venait d'acheter. Il dit au meunier : « Vous moudrez mon grain pour demain matin ; c'est très pressé.
— Oh ! impossible !
— Alors, je le porte ailleurs. — Ma foi, portez-le ailleurs si cela vous plaît. »
Mais, pendant ce dialogue, le fin voleur avait déposé le sac de charbon à terre, et, au moment où il partit, il l'abandonna pour enlever à sa place un sac de blé. Puis il présenta sa marchandise à un autre meunier, qui la moulut sans retard. C'est ainsi qu'il offrit à sa mère un cadeau de belle farine.
Le bruit de ses exploits s'étant répandu dans la contrée, son parrain vint un jour le voir, et lui dit : « Il paraît que tu voles le monde ?
— Oui, mais je vole finement.
— Eh bien ! si tu réussis à dérober les quatre plus beaux chevaux de mon écurie, je te donnerai ma fille en mariage. »
Deux jours après, c'était la fête de la paroisse, et il y avait bal champêtre. Les valets qui gardaient l'écurie s'échappèrent pour aller danser. Durant leur absence, le fin voleur pénétra dans l'écurie, saisit les quatre plus beaux chevaux, et, à leur place, disposa quatre brisoirs sur lesquels il étendit des couvertures sombres et plaça des selles.
« Quelle bonne affaire, s'écrièrent les gardiens en rentrant, nous ne sommes pas volés. » Mais, voulant donner de l'avoine à leurs bêtes, ils s'aperçurent qu'ils étaient joués.
« C'est bien, mon filleul, dit le parrain ; toutefois avant d'obtenir ma fille, il faut accomplir un dernier vol.
— Je ne demande pas mieux.
— Il s'agit de prendre mes draps de lit, à l'heure où ma femme sera couchée dedans.
— Rien n'est plus simple. »
Le fin voleur construisit un grand bonhomme de paille, et lui suspendit au cou une vessie de porc pleine de sang. Ensuite il l'installa auprès de la fenêtre, la poitrine appuyée sur les vitres. La brume venue, les valets explorèrent tous les lieux, et, voyant confusément le mannequin : « Voici le voleur qui grimpe, dirent-ils. Attention ! », et ils tirèrent un coup de fusil. Le sang coulait à flots.
« II est tué, crièrent-ils, il est tué ! »
Pendant tout ce manège, le fin voleur se glissa dans la chambre et dit à la dame : « Vite, vos draps de lit, pour votre mari qu'on vient de tuer. »
Et il se présenta avec son trophée devant le parrain. Mais celui-ci refusa net de lui accorder la main de sa fille.
— Soit, répondit le jeune homme, gardez votre fille, je saurai me venger.
A quelque temps de là, le fin voleur rencontra un vieux bonhomme, qui portait sur son dos un sac de diamants.
« Non, se mit à crier notre héros, non, non, je n'en veux pas ; non, je n'en veux pas.
— Eh de quoi ne veux-tu pas, dit le passant.
— De la fille du roi ; ils veulent me forcer à l'épouser.
— C'est moi qui la prendrais bien !
— Je vous la donne ; courez la chercher.
— Je te remercie ; garde mon sac en m'attendant. »
Naturellement le jeune homme emporta les diamants chez sa mère. Il les étalait sur une table, lorsque son parrain entra : « Diable ! où as-tu pris tout cela ?
— Où ? dans le fond de votre étang !
— Je t'en prie, indique-moi l'endroit pour que j'y descende.
— Volontiers ; je suis sans rancune ! » Et le filleul plongea dans l'étang le sot avare, de manière à ce que celui-ci n'en sortit jamais.
« Vrai, dit-il ensuite à la femme et à la fille de sa victime, vous devriez aller, vous aussi, jusqu'au fond de la pièce d'eau ; la quantité de diamants qu'y trouve mon parrain l'empêche de remonter.
« Allons-y, répondirent-elles, allons-y. »
Quand ces trois personnes furent noyées, le fin voleur prit tous leurs biens et fut toujours heureux.
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Aliette, Conte du Pays de Dol

Conte type international (altéré) N° AT 0313 la fille du diable, paru dans R.B.V.A., la Revue de Bretagne, de Vendée et d’Anjou, Tome XII-1894, p. 461

L'histoire que je vais vous conter n'est point d'aujourd'hui.
Un certain roi avait interdit de chasser sur ses terres. Cette défense était formelle, et pour en assurer l'exécution il avait multiplié les gardes.
Un jour, un homme, qui n'avait jamais tremblé, s'avisa de braver les ordres rigoureux. Il fut saisi.
« Manant, avec quelle permission oses-tu chasser sur ces terres ?
— Avec la mienne.
— Ah ! avec la tienne ! Suis-moi.
— Non.
Le garde aurait bien voulu user de violence, mais le chasseur avait des bras puissants et ses yeux n'étaient point tendres.
— Eh bien ! je vais avertir Sa Majesté que tu violes ses lois.
— Va !
En apprenant l'aventure, le roi entra dans une colère terrible. Les courtisans en eurent le frisson.
« Gardes, cria-t-il, à tout prix, amenez-moi ce criminel. »
Et les soldats firent leur devoir. Et l'homme fut conduit au pied du trône.
— Comment ! tu n'as pas frémi d'enfreindre notre volonté ?
— Non.
— Alors tu seras puni de mort.
— J'y consens.
Toute la cour demeurait stupéfaite. Les livres eux-mêmes, qui racontent tant de choses, n'avaient jamais parlé d'une telle insolence Cependant, piqué par la fierté de cet homme, le roi lui dit :
— Nous voulons te montrer notre clémence. Malgré ta faute horrible, nous consentons à t'épargner. Mais, puisque rien ne t'effraye, tu couperas tout le foin de notre prairie qui a quatre cents lieues de tour. Il devra se trouver bottelé et ramassé pour demain soir ; sinon...
— Majesté, j'accepte.
Le lendemain matin, de bonne heure, l'homme partit au travail. Hélas ! ses efforts furent inutiles : la faux qu'on lui avait remise était rouillée.
Il désespérait, quand une vieille femme lui apporta son dîner et lui dit en riant :
— Ton ouvrage n'avance pas vite.
— Point du tout, la mère !
— Attends. Tu vas voir quelque chose de mieux.
Et la vieille femme ajouta : « Que le foin de la grande prairie soit de suite coupé, bottelé, ramassé. »
Aussitôt des faux magiques abattirent le foin ; des nains, nombreux comme des sauterelles, le mirent en bottes ; et, rapides comme le vent, des voitures l’emportèrent dans les greniers du prince.
Tout cela parut aux yeux de l'homme un rêve d'un instant. « Allons, dit la vieille femme, ne reste pas ainsi dans l'ébahissement. Viens au palais prendre la récompense de ton travail. D'abord mets à ton doigt cet anneau qui rend invisible. Je suis la fée Aliette qui sauve les braves. Suis-moi. »
Et ils pénétrèrent dans les écuries et les remises du roi. Ils y choisirent le plus beau carrosse, tout d'or et de diamants, et les deux plus beaux chevaux. Puis ils s'enfuirent.
Ils étaient à quatorze lieues de la prairie quand ils aperçurent dans le lointain une centaine de cavaliers à leur poursuite.
— Aliette, nous serons pris.
— Est-ce que tu tremblerais par hasard ?... Et ton anneau ?
— Il est perdu. »
Alors la magicienne changea la voiture en deux roses blanches, les chevaux en deux gais pinsons, le chasseur en un minime poisson rouge ; elle-même se fit petit ruisseau. Les pinsons emportèrent les roses dans leur bec ; le ruisseau glissa dans un ravin, vivifiant le poisson et le cachant en son onde.
Les recherches des cavaliers furent vaines. Aliette redevint fée et rendit leur forme première au poisson, aux roses et aux pinsons.
Ainsi l'homme brave fut sauvé des mains du roi.

(Entendu dans le canton de Dol.) .
Signé : François DUYNES (pseudonyme de François DUINE).





Le coq et le renard

Voici une petite fable dont j'ai entendu plusieurs variantes. L'historiette m'a été contée par un laboureur de Millau, dans le département de l'Aveyron.
Signé "François DUYNES".
Conte type international Aa&Th N° 0006 (le volatile s'échappe de la gueule du ravisseur), paru dans la "Revue des Traditions Populaires" - R.T.P., en novembre 1895, tome 10, p. 32.

Un renard avait pris un coq. Le voleur tenant dans sa gueule sa malheureuse victime s'enfuyait à toute vitesse. Il passe devant la cour d'une ferme.
En le voyant, une vingtaine de poules se mettent à glousser en choeur : « L'assassin ! L'assassin ! »
Le coq dit alors au renard : « Réponds-leur donc : qu'est-ce que cela vous fait ? »
Et le renard de suivre le conseil.
Mais pendant qu'il parlait, Messire Coq déploya le reste de ses ailes et s'échappa.





Le chien et le loup

Conte type international N° AT 0130 les animaux en voyage, paru dans L'Hermine, tome 24-1901, série : "Veillées malouines" N°I

François DUINE a précisé en introduction :
"Olivier, domestique, originaire du pays de Saint-Brieuc, avait conté les histoires qui suivent au pays de Saint-Malo, dans la ferme du Bois-Oran. Elles m'ont été redites gracieusement par Mlle Joséphine Baslé, qui les y avait entendues."

[désormais le souvenir de cette ferme se perd dans les lotissements et entreprises de Saint-Malo]

Du temps que les bêtes parlaient, le chien décida de faire la guerre au loup qui ne lui voulait aucun bien. Et le voilà parti pour déclarer la guerre. Dans son chemin, il rencontra un chat, bien étendu au soleil, qui lui demanda : "Où vas-tu ?"
— Je vais déclarer la guerre au loup. Viens-tu avec moi ?"
Le chat répondit : "Oh ! Oui !"
Et les deux amis de circonstance se mirent en route. Un peu plus loin, ils rencontrèrent une bande de jars. "Où allez-vous ? dit le maître des jars.
— Nous allons déclarer la guerre au loup. Viens-tu avec nous ?"
Et le maître des jars répondit : "Oh ! Oui !"
Et les trois amis continuèrent leur chemin. À quelques pas de là, ils aperçurent une bande de poules, avec un coq qui leur servait de chef.
Même interrogation de la part du coq, même réponse de la part des alliés.
Et le coq accompagna le chien, le chat et le jars. À une petite distance, ils rencontrent un troupeau de brebis conduit par un bélier. On parlemente comme précédemment, et le bélier se joint aux guerriers.
Ils avaient à peine fait ensemble cinquante enjambées qu'ils reconnurent un troupeau de chèvres dirigé par un fier bouc.
"Où allez-vous ?" dit le fier bouc.
— Nous allons déclarer la guerre au loup. Viens-tu avec nous ?"
Le fier bouc répondit : "Oh ! oui !"
Ainsi marchaient à l'assaut le chien, le chat, le jars, le coq, le bélier et le bouc. Arrivés à l'entrée de la forêt, ils découvrirent sans peine la maison du loup. Celui-ci avec son immense famille était en train de dîner. Le chien dit alors au bélier d'aller bêler à la porte des loups. Le bélier ayant obéi, le chef des loups s'écria : "Mes amis, dépêchons-nous de manger, nous allons faire bonne chasse, car j'entends cinquante brebis à notre porte." Et aussitôt il distribua à chaque loup le rôle qu'il devait jouer dans cette magnifique expédition. Au plus petit d'entre eux il ordonna de rentrer longtemps avant les autres afin de préparer le souper. Quand les ennemis furent de la sorte dispersés à travers la forêt, le chien et sa bande entrèrent dans la maison du loup, pour s'y installer solidement.
Le chien demanda au chat : "Où veux-tu être placé ?
— Dans la cendre, parce que j'aime beaucoup à me chauffer."
Le chien demanda au jars : "Où veux-tu être placé ?
— Près de la porte, dans le baquet, parce que j'aime beaucoup à barboter."
Le chien demanda au coq : "Où veux-tu être placé ?
— Sur le haut de la cheminée, pour que l'on m'entende de plus loin chanter.
— Moi, dit le bélier, je monterai me régaler au premier, car j'aime paître sur les hauteurs !
— Oh ! moi, dit le bouc, je me reposerai derrière la porte ouverte ! à l'extérieur, au moins ce sera plus facile de me sauver.
— Quant à moi, dit le chien, je me coucherai sous la table, parce que j'aime à manger tous les os."
Au bout d'une heure, le petit loup arriva pour faire le souper. Il veut allumer le feu : le feu ne prend pas. Il veut souffler avec sa bouche sur les tisons : le chat lui jette deux coups de griffe. Il a peur et recule jusqu'à la table : le chien lui emporte la cuisse. Il a peur et recule jusqu'au bas de la maison : le jars d'un fort coup de bec lui écourte la queue. Il a peur et recule en dehors de la porte où le bouc l'attrape sur ses cornes et le jette au premier.
Aussitôt le bélier le lance dans la cour. A cette vue le coq pousse des cris joyeux !
Depuis ce jour le chien demeure au logis, et le loup, chassé de la maison, erre dans les bois.

Signé : H. DE KERBEUZEC (pseudonyme de François DUINE).




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